Le vrai enjeu de la réglementation du numérique en Haïti n’est pas l’existence de textes juridiques mais leur effectivité.
Devons-nous adopter de nouvelles lois qui ne seront pas mises en œuvre ?
L’organisation de DevExpo dans les dix (10)
départements du pays et l’affluence des foules sur tout le territoire national
attestent de l’engouement d’une frange de la population haïtienne pour
l’innovation et les technologies numériques. Les différentes interventions ont
mis l’accent sur l’importance de la réglementation du numérique pour le
développement du secteur. Toutefois, une question centrale brûle les lèvres :
faut-il adopter de nouvelles lois ou mettre en œuvre celles existantes ?
Cette question, loin d’être théorique, revêt une
importance capitale pour la confiance des acteurs dans l’écosystème et
l’évolution du secteur. En effet, il existe un lien intrinsèque entre une
gouvernance adaptée et la capacité d’un pays à profiter des dividendes du
numérique. Et le droit a de tout temps joué un rôle crucial dans la gouvernance
des phénomènes sociaux et économiques par l’État, particulièrement les
nouvelles technologies.
Il est courant d’entendre des professionnels et une
bonne partie de la population affirmer qu’il n’existe pas de lois encadrant le
numérique dans le pays. Cette déclaration s’appuie en grande partie sur
l’absence de diffusion des normes juridiques existantes, même auprès des
professionnels du droit. Au-delà de cette méconnaissance, l’enjeu principal de
la réglementation du numérique n’est pas l’existence des textes, mais leur
effectivité. Puisqu’une loi qui n’est pas globalement appliquée n’a qu’un caractère
essentiellement symbolique et manque son objectif principal, qui est d’orienter
les comportements sociaux et les pratiques institutionnelles.
Cette problématique de l’effectivité des normes
juridiques est d’autant plus importante avec l’évolution du numérique. En
effet, cette ineffectivité risque de favoriser une situation dans laquelle un
fait social majeur se développe et influence diverses sphères d’activité en
l’absence de toute règle juridique et de tout contrôle étatique.
Dans ce cas de figure, il est nécessaire de
questionner la capacité du droit à réglementer les différents aspects du
numérique. Afin d’atteindre cet objectif, il nous faut analyser l’existant afin
de démontrer les besoins d’adaptation.
La
valeur du droit existant face au numérique.
S’il est facile de proclamer l’obsolescence du droit
haïtien face aux défis du numérique, force est de constater que nous
entretenons un rapport complexe et parfois dysfonctionnel avec la loi. Nous
avons tendance à faire de celle-ci le bouc émissaire de nos incapacités et de
notre absence d’initiative. Par exemple, beaucoup de professionnels oublient
que l’action gouvernementale se concrétise à travers des projets exécutés et
non par la simple adoption de lois. Le cas de la fonction publique est révélateur.
Quoique la loi prévoie depuis plus de treize ans le processus par lequel l’on
peut accéder à la fonction publique, le constat est que les recrutements se
font en dehors des normes établies et, en conséquence, sans une évaluation
préalable des besoins en ressources humaines des institutions publiques.
Dans le domaine du numérique, un raisonnement
circulaire paralysant toute action favorable au développement du secteur domine
les discours. Certains ont tendance à imputer l’absence de développement du
numérique au vide juridique. Ces déclarations parcellaires ne font que
conforter certains décideurs et techniciens impliqués dans l’élaboration et
l’exécution des politiques publiques du numérique. Elles ne tiennent pas compte
des conséquences de l’inapplication des lois existantes, même lorsqu’elles sont
spécifiques aux technologies numériques.
Cette ineffectivité érode la crédibilité de l’ordre
juridique, inspire un sentiment de méfiance envers la capacité de l’État à
réguler l’environnement numérique, prive les autorités de l’expertise de
l’expérience et décourage les opérateurs économiques à adapter leurs pratiques.
En somme, elle crée des obstacles structurels défavorables au développement du
numérique.
L’exemple du décret de 2016 sur l’administration
électronique est illustratif. Ce texte, promulgué depuis une décennie, n’a
jamais été pleinement mis en œuvre en Haïti. Même s’il souffre de plusieurs
lacunes, une tentative d’application aurait favorisé l’identification des
normes à adopter pour compléter le droit de l’administration publique
électronique. Depuis plus de dix ans, la pratique administrative favorise la
création d’« archipels technologiques » au sein de l’État, en dehors du cadre
coordonné de la dématérialisation des services publics prévu par ce texte.
En effet, selon le décret susmentionné,
l’administration publique électronique devrait se déployer à travers un plan du
Conseil supérieur de l’administration et de la fonction publique, homologué par
un arrêté du Premier ministre. Loin de cette logique fragmentaire où chaque
institution essaie de développer ses propres technologies sans une coordination
globale et une interopérabilité. Il est également prévu que l’administration
publique assure la sécurité des données et des systèmes des services publics. Une
tentative de mise en œuvre aurait mis en évidence la nécessité d’un texte
central sur la sécurité numérique en Haïti, lequel pourrait améliorer
l’effectivité de cette obligation. En dernier lieu, faisons remarquer que l’un
des principes fondamentaux de l’administration électronique est le respect des
données à caractère personnel. Le législateur, afin de garantir ce respect,
avait fait obligation aux entités publiques de former leurs agents dans ce
domaine. Encore une fois, nous n’avons jamais tenté de mettre en œuvre ces
dispositions.
Il nous faut bien cerner le problème : nous faisons
face à une décennie d’inapplication d’un texte qui aurait pu favoriser
l’identification des lacunes de notre législation. Pourtant, nous ne l’avons
jamais lu ni essayé de le mettre en œuvre. Cette décennie aurait pu servir à
élaborer des textes de loi sur la protection des données à caractère personnel,
sur la cybersécurité et à l'adoption d’un plan global de dématérialisation des
services publics.
Au lieu de reconnaître notre incapacité chronique à
mettre en œuvre les lois, nous préférons invoquer « les vides juridiques » pour
justifier notre inaction. La question à nous poser est la suivante : que
faisions-nous pendant cette décennie qui nous a empêchés d’au moins proposer de
nouvelles lois sur ces thématiques ? Face à ce constat, une question plus
importante que celle du vide juridique se pose : si nous adoptions demain la
loi la plus moderne, la plus exhaustive et la plus avant-gardiste sur l’IA et
la cybersécurité, quelle serait notre capacité réelle à la mettre en œuvre ?
L’exemple du décret de 2016 n’est pas isolé ;
l’exercice pourrait se répéter avec l’ensemble des lois sur le numérique en
Haïti. S’il est vrai que tout le monde est conscient qu’Haïti doit combler des
lacunes juridiques, les textes déjà publiés dans le journal officiel Le
Moniteur ne pouvaient évidemment pas prévoir l’avènement de technologies
émergentes comme l’IA et la blockchain. Toutefois, le défi du numérique en
Haïti réside moins dans la production normative que dans la capacité
institutionnelle de l’État à assurer l’effectivité des règles déjà adoptées.
Par ailleurs, faisons remarquer que l’adoption de nouvelles lois n’aura pas
forcément pour objectif d’abroger celles existantes. Les normes nouvelles et
anciennes entretiennent un lien de complémentarité plutôt que d’exclusion.
Ces clarifications apportées, il convient dès lors
d’affirmer l’applicabilité des lois spécifiques et générales aux enjeux du
numérique, autrement dit, l’avancée technologique n’a pas d’effet abrogatoire
sur le droit haïtien, mais aussi d’identifier certaines causes de
l’ineffectivité des lois.
Parmi ces causes, on retrouve :
Le manque de diffusion des lois : L’administration ne
saurait appliquer une loi méconnue de ses cadres. L’adoption des lois doit être
suivie d’initiatives incitant à leur intégration dans la culture
administrative. Cela favoriserait leur implémentation à travers des politiques
publiques.
L’absence de formation dédiée au
numérique
: Ces formations doivent inclure non seulement des compétences techniques et
une culture générale du numérique, mais aussi une réflexion sur l’impact du
numérique sur les politiques publiques et les relations interétatiques.
La faiblesse de la capacité
institutionnelle
: La mise en œuvre des lois requiert des ressources financières et matérielles.
Elle nécessite également la capacité opérationnelle à réguler les activités
numériques, à se conformer aux normes relatives au numérique et à identifier
les lacunes normatives.
On le comprend aisément : face aux défis du numérique,
pour cacher l’incapacité de nos institutions à s’adapter, nous invoquons les
lacunes juridiques actuelles alors que nous n’avons même pas essayé d’appliquer
les règles existantes depuis une décennie.
La
nécessité d’adopter de nouvelles lois.
Dans les lignes précédentes, nous avons démontré que,
puisqu'il existe des lacunes juridiques à combler, il est primordial de
questionner notre capacité à mettre en œuvre le droit existant et futur
applicable au numérique.
Cependant, la réalité technologique et l’évolution
fulgurante des technologies de l’information et de la communication attestent
de l’impérativité de combler les vides juridiques en Haïti. Toutefois, afin
d’éviter que l’on adopte des lois qui deviendront de simples symboles de la
littérature juridique, il est impératif que nous repensions nos argumentaires
ainsi que notre approche d’élaboration des textes.
Pour démontrer la nécessité que nos lois soient
adoptées pour les bonnes raisons, nous pouvons citer l’exemple de la loi de
1978 sur l’informatique et libertés en France. Lorsque la France a adopté la
Loi n° 78-17 du 6 janvier 1978 relative à l’informatique, aux fichiers et aux
libertés, ce n’était pas pour rattraper un retard par rapport aux États-Unis ou
au reste du monde. Elle est née en réaction au projet « Safari », un système
gouvernemental de l’époque qui prévoyait d’interconnecter les fichiers administratifs
des Français grâce à leur numéro de sécurité sociale. Son objectif était de
résoudre un problème social clairement documenté en protégeant les citoyens
contre les risques de violation de leurs droits dans l’environnement numérique.
De manière similaire, nous ne devons pas justifier la
nécessité d’adopter une loi sur la protection des données à caractère personnel
sous le seul prétexte de l’existence du Règlement général sur la protection des
données (RGPD) européen. Ce texte n’a pas été adopté pour se mettre à niveau
par rapport à d’autres pays, mais comme une solution à un problème documenté et
préexistant, tout en prenant en compte les défis futurs.
Les nouvelles lois sur le numérique doivent répondre à
des risques locaux identifiés et non au mimétisme juridique, sans pour autant
exclure l’adoption de standards internationaux en la matière. En effet, comment
espérer que les débats publics puissent exiger une plus grande réglementation
de la cybercriminalité lorsqu’on ignore les données sur les risques réels ? Qui
pourrait nous indiquer, en Haïti, combien d’ordinateurs sont actuellement en
circulation sur le territoire national ? Quel est notre niveau réel
d’exposition aux attaques informatiques ?
Cette absence de données statistiques et d’un
baromètre du numérique en Haïti prive les parties prenantes des justificatifs
nécessaires pour exiger l’adoption de nouvelles lois. Par ailleurs, il est
important de revoir le processus d’élaboration des textes. Ce processus doit
impliquer les acteurs qui sont les plus susceptibles d’être touchés par
l’application de ces lois. L’exemple le plus illustratif est celui des facultés
de droit à travers le pays, lesquelles jouent un rôle stratégique d’intégration
des textes dans la culture juridique nationale. En effet, les juristes issus de
ces entités sont appelés à travailler dans l’administration publique et le
secteur privé, et à devenir les futurs praticiens du droit (avocats, juges,
greffiers et notaires), lesquels façonnent le quotidien du système juridique haïtien.
En guise de conclusion, nous aimerions souligner que
la réponse à la question de départ n’est pas exclusive. Le vrai enjeu n’est pas
de choisir entre de nouvelles lois et les lois existantes, mais de reconnaître
que sans capacité institutionnelle à mettre en œuvre le droit, toute production
normative demeure un exercice purement symbolique. Dans le but de renforcer
cette capacité institutionnelle, il convient de créer des commissions
nationales composées d’experts nationaux et internationaux sur la modernisation
du droit haïtien, ainsi qu’un plan national sur les grandes politiques
publiques du numérique.
Haïti a besoin d’un droit numérique effectif. Cela
suppose, simultanément, d’appliquer sérieusement les textes en vigueur,
d’identifier leurs lacunes par l’expérience, de documenter les risques réels
avant de légiférer, et de construire les capacités institutionnelles sans
lesquelles aucune loi ne produit d’effets durables.
L’enthousiasme généré par la DevExpo prouve que
l’écosystème numérique haïtien est vivant. Il mérite un cadre juridique à la
hauteur de ses ambitions et des institutions capables de le faire respecter.

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